•   Déformation

     

      Bercée au son des incubes, j’avance à pas léger dans un univers instable.
      J’ai la gorge sèche, les yeux qui scintillent et ma réalité tombe entre les mains du monde. Tout s’évapore, se décline de milles façons laides.
      J’inspire légèrement et inhale un peu moins à chaque fois. Une nuée ardente m’entoure, je ne devine plus la vie. La vie, mon corps. Ce corps. Cet inférieur humain.
      J’ai peur de tout, mes ongles déchirent le tissu, ensanglantant mes chairs. Tout devient rouge. Je me berce, me recroqueville et l‘illumination a lieu. La mort est là, non, ce n’est pas ça. Il s’agit de n’être qu‘un tout. De faire naître rien.
      Mon cœur se rétracte, je le sens pulser dans un combat tragique où il sait qu’il finira mal. Comme toujours. Comme souvent.
      Les souvenirs, ces monstrueux menteurs de pacotilles reviennent scier l’esprit. La raison. J’ai mal et ma vie défile, et mon âme s’envole. Je décris des courbes inhumaines avec mon corps, le sentant se contorsionner au point de s’en démembrer.
      Je m’estompe. Invivable. J’ai mal pour d’autres.
      Empathie antipathique.
      C’est malsain, les sons gutturaux résonnent dans ma tête et déchirent mon allégeance à la douceur, la raison. Que tout s’éloigne, caresse un autre être. Je ne suis plus qu’un morceau de cruauté enseveli sous de la tendresse illusoire.
      Et les hurlements m’arrachent mes dernières cordes vocales. Je deviens aphone, privée de parler de ma souffrance. Je la vomis, la laisse partir, me fuir. Et moi-même, je cours, je pars, m’envole, disparais et tombe encore plus bas.
      Mon corps tremble, ma gueule toute entière ne sait plus mimer l’humain.
      Je suis monstre. Je suis mes propres souvenirs. Mes chimères misérables et mon manque de tact à adoucir une réalité insolente et méprisable.
      Je n’y crois plus. Je perds conscience et là, dans cet infernal comportement, ma tête repart en arrière, convulse une ultime fois et accueille à coups de soubresauts cette faim. Ma fin.
      Le corps n’est plus, mon âme regarde, rit et devient floue. Je crève. Et tout autour de moi aussi.

      Tant mieux.

     

    Grazyel, 2010


    aucun commentaire
  • Les Plans diaboliques du Dr Monde   

     

      Marelia était née dans une petite ville du sud de la France. La bouche en cœur, de grands yeux bruns et ronds, elle était belle. Particulièrement lorsque ses cheveux tombaient en cascade le long de son dos, ondulant par moment et prenant des teintes or lorsque le soleil daignait lui apporter un peu de sa lumière.
      Cependant, Marelia était une fille des ombres. Une enfant au passé lourd, au dos vouté et à la jambe folle. Elle était cassée. Intérieurement, sa générosité était aussi grande que le mépris des autres à son égard.
      Les regards se posaient sur elle d’une façon maladroite, l’agressant à chaque fois qu’elle se montrait. Et de ce fait, elle n’affichait jamais complet dans son cœur. Ce-dernier avait pourtant beaucoup à offrir, mais vraisemblablement, plus il y avait de place, moins il y avait de demandeurs. Et lorsque parfois, Marelia partait en quête d’un bonheur quelconque, elle passait d’un univers épique à une tragédie douteuse.
      La machine infernale s’actionnait et le fruit qu’elle était, murissait trop vite, accomplissant un grand vide et enfermant sa douceur avec un malaise instinctif.
      Elle voulait parler. Se donner une place dans le grand monde qui avançait sans elle, qui semblait l’avoir abandonné sur une route sinueuse, au détour d’un carrefour sans indications. Mais tout ce qu’elle entreprenait était voué à l’échec, dès qu’elle songeait à évoluer dans un sens, des bras invisibles la retenaient en arrière, et des mains s’écrasaient sur sa bouche en cœur. Alors, Marelia tombait, les genoux en avant dans la boue des mots et des non-dits.
      Les nuages s’amoncelaient ensuite au-dessus de son doux visage, recouvrant les routes d’orages à la pluie de sang. Elle voulait donc courir, poursuivie par une tornade venue du néant, mais sa patte folle lui interdisait tout mouvement et son corps se paralysait pour la livrer en pâture aux animaux sanguinaires autour d’elle. Et à la tempête.
      Les yeux clos, Marelia tentait alors d’oublier, sombrant dans une fiction alternative ou son corps serait différent. Et quand l’ouragan la percutait enfin, elle suppliait le monde de la laisser quitter cette prison charnelle pour atteindre un univers où elle ne serait alors plus retenue par qui que ce soit. Née de la poussière, elle voulait devenir fantôme. Une âme parmi les vents, un charme parmi les poisons.
      Mais le monde, dans son humaine cruauté, ne lui permettait pas de réaliser cette simple fantaisie. Non, il lui ordonnait d’une voix gutturale : « bats-toi, bats-toi, tes efforts seront vains, mais bats-toi parce qu’il n’y a rien d’autre à faire ici ».
      Et à cet instant, elle reprit sa place. Elle avançait à nouveau, pieds-nus sur du verre, dans une rue aux immenses buildings offrant une place hors normes aux ombres. Parce que c’était cela la vie. Et qu’elle n’avait pas le choix.
      Marelia devait emprunter ce chemin, même si sa volonté lui dictait une toute autre chose, elle devait rester à sa place, grandir dans une ville sans fantômes, anesthésiée par le sale espoir et le vagabondage de banalités en banalités.
      Et puis, rapidement, un fléau nommé le quotidien s’installa sur elle. Marelia reprit sans cesse la même route, craignant de se perdre à nouveau, effrayée par l’idée même du conflit ou de l‘erreur. Alors, elle ferma sa bouche en cœur, ses lèvres devinrent deux traits fins et pâles, ses yeux se rétrécirent et le brun de départ se creusa et s’adapta aux teintes livides de ses cernes. Ses cheveux, privés du soleil, prirent une couleur terne et commune. Elle se transforma en mortel.
      Cependant, elle garda quelques souvenirs de ce qu’elle était avant. Son lourd passé la hantait comme un démon se délectant de ses rejets gastriques. Son dos vouté lui donna une allure fatiguée, éreintée et quant à sa jambe, elle contamina la deuxième et rapidement, les genoux de Marelia se retournèrent. Elle marcha à trois pattes.
      La vieillesse s’installa sur son corps comme dans sa tête.
      Âgée dans sa ville du sud, Marelia continuait d’avancer dans la même direction, déterminée par le silence. La mémoire lui jouant des tours, elle ne se rappela plus du carrefour sans indications et des bras dont elle n’avait jamais réussi à se détacher.
      C’est vaincu par la vie qu’elle s’affaissa un jour contre le trottoir, son grand cœur vide se rétrécissant pour ne laisser de la place qu’à la maladie et la nostalgie des choses qu’elle n’avait même pas connues.
      Incapable d’aller plus loin, elle s’éteignit là comme bien d’autres autour d’elle. Inconnue.
      Puis c’est sans repos qu’elle subit le sort du monde. Sortant de son enveloppe charnelle, elle disparut simplement. Poussière parmi les vents, sans saveur parmi le déni et le mensonge…
      Elle ne fut rien.

    Grazyel, le 28 avril 2011


    aucun commentaire