• Traduction d'un complexe absurde

    Traduction d'un complexe absurde

     

    Roman : Bleu d'Azur  En ce moment, il y a certaines choses qui me tracassent. Des choses dont je me soucis que peu d’ordinaire, mais qui sont quand même là, rangées dans le fond de mon cerveau dans l’attente que je les ressorte et que j’en devienne malade.
      Pourtant, je n’ai pas de raisons particulières pour y penser, mais depuis quelques temps, je me repasse les mêmes images dans la tête, les mêmes futiles difficultés à affronter.
      Ce dont je vais parler, ce n’est pas un sujet qui me plaît, loin de là. C’est le sujet du complexe, du malaise et parfois, de ce qui m’a pourri, détruit, dégueulassé l’existence pendant tant d’années. Parce que voilà, je suis une de ces filles qui a un problème, un problème d’ordre physique : je suis grosse. Ouai, voilà, c’est dit.

      En réalité, ce problème est un détail à mes yeux. Ca fait quelques années que je m’en fiche, que je vis avec cette réalité. Ca ne m’empêche pas de m’aimer certains jours en me regardant dans la glace, comme parfois, je vais me détester. Ca ne m’empêche pas non plus de séduire ou d’être séduite. Je ne suis pas une frigide enterrée derrière son pc, je sais embrasser, je sais rire, je sais m’amuser. Je sais être normale.
      Mais parfois, ce détail physique me pourrit la vie.
      Je pourrais commencer par sa genèse : une petite fille de cinq ans qui a mal pour sa grande sœur adolescente et obèse et qui lui dit « mais, je vais te rejoindre dans ton monde, comme ça, tu ne seras plus seule », et sur cette décision d’enfant, tout change radicalement. Je deviens physiquement forte.
      Et je le suis tellement devenue que j’ai vécu l’enfer de mes sept à mes seize ans. Un enfer vraiment terrible, celui-là même qui a été créé par les gens que je croisais au jour le jour et parfois, avec lesquels je devais vivre au quotidien.
      J’ai été rangée dans la case infréquentable. J’ai été blessée, humiliée et mon naturel assez sympa et bonne patte ne faisait rien pour m’aider. Alors, à mesure qu’on me crachait dessus (verbalement et parfois de réels gros mollards) dans la cours du collège, j’ai grossi. A mesure que les gens me traitaient de pauvre chose grosse (y compris les adultes, pour qui tous mes problèmes psychologiques, relationnels, et autres, étaient dus à mon format XXL), j’ai grossi. Et le jour où cette même sœur pour qui je suis devenue ça m’a abandonnée, insultée, jetée comme une merde, j’ai grossi.
      A treize/quatorze ans je m’habillais donc en noir, j’étais gothique, déprimée, dans un mal-être total. Et puis avec le temps, certaines blessures se sont guéries (merci R…). J’ai dû déménagée à mon entrée au lycée pour ne plus côtoyer ces mêmes personnes qui m’avaient tant fait du mal durant mes quatre affreuses années du collège. Et puis tout a changé.
      Je suis donc arrivée dans ce fameux lycée et avec le temps tout s‘est mis en place. Pas la première année, non, j’étais toujours sombre, assez malheureuse et plutôt vulnérable. Mais je m’étais fait de vrais amis, des gens qui ne regardaient pas un corps mais une personne. Et puis, arrivé à la fin de ma seconde, j’ai perdu beaucoup de poids, une vingtaine de kilos, peut-être même plus. Et j’ai enfin réussi à m’accepter. Mes vêtements se sont colorés, et je suis devenue plus confiante.
      Puis je suis tombée amoureuse, et j’ai tout donné à cet amour. Mais pour des raisons compliquées, nous nous sommes séparés un peu après mes dix-sept ans. J’ai repris un peu de poids, mais encore aujourd’hui, je garde à peu près la même physionomie qu’à cette époque.
      De la fin de l‘adolescence à aujourd‘hui, j’ai rarement complexé à nouveau. Au contraire, le reflet que je voyais ne me dérangeait pas, j’en suis même venue à me dire que c’était très bien d’être ainsi, que je devais mettre en valeur ce qu’il fallait et que le regard des autres, et bien, on s’en fichait. Même si honnêtement, j’étais/je suis toujours fortement ronde, pas obèse, j’assume le fait d’être en surpoids, comme le disent les professionnels ou les sites Internet à la con.
      Certes, je ne m’habille pas comme je le voudrais, je ne peux pas mettre les tenues gothiques/rock de mes rêves, des shorts très courts, des bottes montantes et tout un tas d’autres choses, que sais-je ? Mais en tout cas, je m’accepte et le monde autour de moi m’a toujours fait croire qu’il s’en portait bien.
      Fait croire…
      Parce que oui, dès que j’émets un mot négatif sur mon physique, là, mon entourage le plus proche saute sur l’occasion et ne désire plus qu’une chose : m’encourager à maigrir avant même que je n’en prenne la décision. Comme si c’était eux que ça dérangeait plutôt que moi.
      Evidement, moi aussi je le voudrais, moi aussi j’aimerais perdre à nouveau du poids, sans pour autant atteindre le niveau parfait, j’aimerais beaucoup payer moins cher mes fringues et me sentir tout de même plus à l’aise avec moi. Faire l’amour à mon miroir, voilà mon rêve.
      Mais les gens, même s’ils ne sont pas méchants, je ne supporte plus leurs remarques avec des « mange plus équilibré », « fais donc ce régime », « va faire du sport », etc. Or, bordel de putain de merde (excusez-moi), je mange à peu près comme tout le monde, je ne grignote pas ou peu, j’ai fait cinq ou six régimes dans mon existence (comme en ce moment), et je fais beaucoup de marche. Certes, la marche ne m’aide en rien, mais bon, je ne peux pas non plus tout faire : entre mes passions principales, les devoirs de la vie, et garder mon réseau social actif, et bien, le sport passe un peu à la trappe.
      Honnêtement, je préfère tellement les insultes stupides et gratuites du style que je me sers d’une bâche à piscine pour me faire une mini-jupe (petit clin d‘œil), plutôt que les regards plein de pitié que m’offre mon entourage. Au moins, avec la première catégorie, je rigole bien, ça ne me dérange pas plus que ça, puisque j’ai été élevée dans une cours de collège où on me balançait des choses bien moins sympathiques, et qu’on me frappait même, parfois, parce que j’étais grosse et donc, différente.
      Parce qu’évidement, c’est là où ça pèche, la différence.
      Être grosse, certes, ce n’est pas comme souffrir d’un handicap physique ou mental, ce n’est pas aussi grave, mais les gens le font ressentir comme une chose immonde, difficile à vivre sans pour autant me/nous laisser le droit de dire que c’est un problème. Ils me/nous le font comprendre, mais m’/nous interdisent de m’/nous en plaindre. Cool.
      Parce que oui, quand je m’accepte enfin, on veut que je maigrisse.
      Et quand je ne m’accepte pas, on me dit que je suis jolie et que ça va.
      Il faudrait savoir, hein ! Fuck.
      Mais bon, je fais avec. Ce qu’il y a, c’est que mon physique m’apporte un soucis hautement plus insurmontable que la confiance en soi : il m’empêche de croire en des choses plus conventionnelles telles que l’amour, simple exemple.
      Malgré tout, je ne suis pas un cas à ce niveau-là, j’ai déjà eu deux très belles histoires (une s’étant soldée par des antidépresseurs, mais bon… quatre ans après, c’est oublié). Il m’arrive aussi assez souvent d’être en soirée, de danser et d’embrasser un bel inconnu/ou moins inconnu (d’ailleurs, ils sont toujours dans mon style, je ne me rabaisse plus en me disant « tiens, je suis trop moche, lui, je ne l’aurais  pas », au contraire, j’arrive à avoir mes chances et je me contrefous de l‘échec), mais le truc, c’est que je me dis toujours « et bien, c’est tout, on s’est embrassé, il me plaît, mais il ne faut surtout pas que je cherche à aller plus loin, surtout pas, de toute façon, il ne me voudra pas pour une durée illimitée, c’était juste pour passer une bonne soirée ».
      Et donc, je ne crois plus en l’amour. Je ne crois plus au fait d’être avec un homme dans la rue, de le tenir par la main, de l’embrasser à n’importe quel moment. Bref, être amoureuse est un sentiment qui me devient étranger. Absolument étranger.
      Moi qui ne jurais que par l’amour à l’époque, c’est un comble que de penser ainsi désormais.
      Mes sentiments sont tous avortés à l’instant même où je pose mes yeux sur ma « conquête » et que celle-ci veut bien de moi pour quelques heures. 
      Et je trouve cela grave, parce que je sais que ce refus de l’amour est un des résultats de mes complexes physiques. Et moral aussi, mais ça, c’est un autre sujet.

      Ce que je voudrais, c’est être ce que je suis, me respecter et qu’on me respecte aussi en retour. Mais je sais que c’est trop demandé, c’est vraiment trop demandé dans notre société où l’image des canons est la minceur, et que celle-ci est prônée partout, dans les magazines, à la télé, sur Internet…

      Enfin bon, je me plains, mais je ne devrais pas. Je ne souffre pas d’obésité grave comme certaines personnes, et puis, mes rondeurs sont assez bien placées, j’ai les hanches marquées, une grosse poitrine. Je suis proportionnelle et je prends soin de moi. Donc je n’ai pas vraiment de raisons pour pleurnicher sur mon physique, mais bon… Parfois, ça m’arrive, c’est plus fort que moi.

      A l’heure actuelle, j’entends très peu d’insultes à mon égard, la gente masculine ne me fuit pas forcément à cause de mon physique (même si, évidement, je ne plais pas à tout le monde, tout comme tout le monde ne m’attire pas), mais par contre, j’entends beaucoup trop de conseils, ou de discussions sur les régimes. On me tend trop de bouquins avec des étapes précises pour perdre du poids. Et à mes yeux, ces choses là sont pires que des insultes grossières, parce qu’elles signifient « et ma vieille, arrête de t’admirer devant ton miroir et va perdre du poids ». Mais ce qui est horrible aussi, c’est que ces gens ne se rendent même pas compte qu’ils me blessent, me font du mal à moi, à mon intégrité. Ils pensent être gentils, ils ne baissent pas les yeux honteusement en ce disant « pauvre fille », mais ils me parlent de cela avec tellement de naturel que ça en devient inacceptable.
      Je ne peux pas mentionner une seule fois mon corps sans que l’on parte dans deux heures de débat sur les régimes. En fait, je n’ai pas le droit de complexer comme n‘importe quelle fille, parce qu‘on me rappelle à chaque fois que je ne suis pas n‘importe quelle fille, je suis une grosse.

      Bref, cet article n’a aucun but précis, il n‘a même pas de conclusion d‘ailleurs. Il fait parti d’une continuité qui n’est autre que ma vie…
      S’il apparaît sur le blog, c’est juste parce que j’avais besoin de parler, de mettre en avant quelque chose de personnel (et tant pis si des regards curieux viennent se perdre dessus, j‘assume).
      Ce blog est censé être un coin « culturel », mais pour une fois, il sera un peu du grand n’importe quoi.

     

     Lisa, 09 juin 2011
    oui, c'est moi sur la photo,
    dans un de mes bons jours.


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